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21/11/2007

Message d’un cheminot: j'assume

Chère cliente, cher client,

Je suis en grève aujourd'hui et je l'assume. Oui, j'assume de devoir vous poser des problèmes dans votre train-train quotidien, j'assume de vous obliger à modifier vos habitudes quotidiennes. On m'accuse de vous prendre en otage. Mais vous ai-je enfermés, vous ai-je attachés? Non, je vous laisse libres. Libres au milieu des contraintes que vous acceptez tous les jours sans vous en plaindre.

J'assume pleinement de vous laisser voir vos chaînes, parce que ces chaînes sont aussi les miennes. Parce que moi aussi, je dois faire garder mes gamins quand je commence au petit matin, moi aussi, quand je rentre le soir, j'ouvre ma boite à factures qui naguère s'appelait boite aux lettres, moi aussi je m'affale parfois dans le canapé pour manger docilement la soupe de la télé, car moi aussi, je vis dans cette société.

Oui, je l'assume. Comme j'assume les contraintes de mon métier qui me font vivre à part du groupe, qui me font travailler avant vous pour vous emmener bosser et après vous pour vous ramener à la maison. Pour vous emmener dans votre famille passer les fêtes, je ne les passerai pas dans la mienne. Je vous transporte et par définition, mon travail commence là où s'arrête le vôtre, et vice versa. Quand j'ai pris la décision de faire ce métier, il y a 15 ans, j'ai pesé le prix de ma mise à l'écart de la vie collective, par les horaires farfelus. Ce prix, je l'ai accepté et j'entends me le faire payer.

Bien sûr, je ne suis pas le plus mal loti de la terre. Bien sûr, il y a bien pire et bien plus malheureux. Mais doit-on se sentir coupable d'avoir un toit en voyant les sans-abri? Doit-on se sentir coupable d'avoir un emploi en comptant les chômeurs? Doit-on se sentir coupable de se défendre? Ma défense, je l'ai préparée. Parce que les résultats des élections de mai ne laissaient aucun doute. Le conflit aurait lieu, historiquement il devait avoir lieu. Où et quand? Vous avez la réponse aujourd'hui. Parce que, je ne vous le cache pas, Il était encore sur le yacht de Bolloré que je mettais de côté l'argent nécessaire à ce combat. S'il le faut celui prévu pour quelques projets futiles sera utilisé et tant pis si le home cinéma ne vient pas dans mon foyer cette année.

Quoi, j'aurais pu me payer un home cinéma et je suis dans la rue? Et bien ça aussi je l'assume. Et sans aucune honte depuis que j'ai lu que la marque qui commercialise le plus grand écran plasma, un joujou à cent mille euros, visait aussi le marché des particuliers en France. On me donne 2600 euros par mois pour conduire les trains, pas pour acheter mon silence et ma docilité. On trouve au MEDEF des syndicalistes bien mieux lotis ayant toujours une larme à faire couler sur leur sort. C'est aussi pour ça que j'assume de faire grève aujourd'hui.

On m'accuse de ne pas faire preuve de solidarité parce que la réforme est nécessaire et doit être approuvée. A force de lire les rapports du Conseil d'Orientation des Retraites, à force de lire tout ce qui peut me tomber sous les yeux parlant de retraite, du sénat au blog débile, j'ai acquis la conviction que tous cela aurait pu être évité, pour moi comme pour vous, si nos dirigeants avaient préparé ces échéances comme j'ai préparé cette grève. On nous a parlé de catastrophe, de faillite, de banqueroute même or n'importe quel économiste honnête vous le dira, en 2000, l'effort prévisible à réaliser, sans rien changer pour les retraites, pour les 40 années à venir était calculé inférieur à celui fourni pendant les 40 années passées. On a montré que le petit bout de la lorgnette, on n'a pas dit que la richesse du pays augmenterait plus vite que cette charge, même dans les pires scénarii.

Il y avait ce problème du baby boom? Et alors, est-ce une raison pour tout mettre à bas alors qu'il suffisait de remplir le fond de réserve des retraites créé en 2002, la seule véritable réforme honnête faite sur le sujet? Que fait un ménage quand il sait qu'une dépense va venir? Soit il économise, soit il emprunte, soit il attend et se serre la ceinture le moment venu. C'est cette voie qu'ont choisie nos dirigeants, c'est regrettable mais je suis citoyen et je respecte les suffrages.

Alors cette politique qui n'est pas la mienne, je l'assume y compris les conséquences, y compris cette grève. Aujourd'hui, je refuse de faire mon travail dans la société parce que j'ai un différent à régler avec cette société. J'utilise un moyen légal, constitutionnel, occasionnant une gêne que j'assume pleinement parce que je suis dans une entreprise qui fait des bénéfices et qui, seule, paye les avantages de mon régime de retraite. Une cotisation patronale supérieure de près de 12% à celle de votre patron, soit environ 500 millions, pour compenser un âge de départ inférieur au vôtre, dans des conditions souvent inférieures aux vôtres d'ailleurs.

Le reste? C'est ce que nous payerions ensemble si nous étions dans le même régime. D'ailleurs la compensation entre régimes bénéficie à 93.7% aux artisans, commerçants, salariés et exploitants agricoles, et en 2015, mon régime ne sera plus bénéficiaire du système mais deviendra contributeur. Ces 12% sont à moi, pas à mon entreprise qui voudrait bien les récupérer. Comme les cotisations patronales, que les patrons appellent volontiers «charges», sont à vous, payant par avance votre droit à la santé ou à la retraite. C'est parce que la seule personne volée dans cette réforme c'est moi, j'assume totalement de réclamer mon dû. On me dit que ce sont finalement les clients qui payent. L'a-t-on dit aussi fort aux clients de Carrefour qui on payé les conditions de fin d'emploi du patron d'alors? Le dit-on aussi fort de toutes ces retraites chapeaux, primes de départs et autres joyeusetés faites aux dirigeants des grandes entreprises? Le dit-on aussi fort des avantages d'autres salariés? A ce dernier titre, il est bon de calculer que 5 années de bonus sur une carrière de 40 ans ne représentent finalement guère plus qu'un mois et demi par ans. Je n'ai jamais eu de treizième mois, l'avantage est-il si exorbitant?

Alors j'assume ne pas vouloir perdre ces 12% dans cette réforme qui ne vous apportera rien. Le gain escompté est de l’ordre de 200 millions d'euros par ans. A ce rythme, il faudra 75 ans pour rembourser les 15 milliards de cadeaux fiscaux faits cet été! Suis-je encore Le privilégié de cette société? Mais plus encore. Cette réforme, comme les précédentes, vous coûtera beaucoup, elle nous coûtera beaucoup à tous. Parce que c'est la solidarité que l'on tue aujourd'hui. Cette solidarité voulue par nos pères au lendemain de la guerre, cette solidarité insupportable pour qui se réclame du libéralisme et du chacun pour soi. Cette solidarité dont le sens profond ne dépasse pas, pour notre gouvernement, la notion de l'aumône dominicale. Mais pour moi elle a un sens, parce qu'elle est profondément humaine. C'est elle, le ciment de notre société. A quoi bon vivre comme les loups où le couple dominant mange en premier et où le dernier mange ce qui reste? Tous mangent, certes, mais est-ce le modèle que nous voulons pour notre société? Est-ce l'exemple pour nos enfants ? Ma conviction profonde est que la société humaine ne peut être basée que sur la solidarité, sur l'entraide mutuelle. C'est ce à quoi je crois et c'est pour cela que j'assume ce combat.

Et je me souviens de 1995. Vous étiez derrière nous à 75%! Autre époque où nous portions l'espoir, où l'on a vu des personnes venir apporter une journée de salaire dans notre caisse de grève en nous demandant de faire la grève pour eux. La grève ce n'est pas mon métier. J'assume d'avoir laisser tomber cet espoir faute de pouvoir le porter seul. J'assume aujourd'hui de me battre d'abord pour moi, règle première de cette société libérale que je veux combattre. C'est paradoxal? Oui, mais j'assume ce paradoxe parce que vous ne m'aimez plus aujourd'hui et que cette désaffection est le fruit d'un combat que vous n'avez pas voulu mener, croyant à tort que je le ferais pour vous. Nos pères se sont battus, certains sont morts, pour nos congés, nos retraites, notre santé et pour bien d'autres choses encore. Qui se souvient aujourd'hui du prix payé par eux pour nos avantages de salariés de pays riche? Certains perdront leur boulot paraît-il. Mais qui est assez stupide pour m'accuser moi et laisser en paix cette crevure de directeur du personnel qui utilisera cyniquement cet alibi, ce sous-homme incapable de considérer son prochain comme son égal dans la difficulté ? Et bien, oui, j'assume de fournir cet alibi fallacieux à cette personne qui ne devrait rien avoir à faire dans la société des hommes. Il n'y a pas si longtemps, nous, cheminots, avions un slogan plein d'avenir, nous voulions partager le progrès pour tous. Souvenez-vous: Le progrès ne vaut... Où est-il ce progrès, aujourd'hui où l'Homme de ce siècle a enfermé sa liberté dans une télé et un portable? Où l'on vante les soi-disant mérites du libéralisme sans parler de ses inconvénients comme la précarité? Où l'on détruit l'avenir de nos enfants en oubliant les combats de nos pères? Où l'on brade notre société solidaire pour peu qu'on nous fiche la paix? Où est-il le progrès aujourd'hui ? J'assume

19/11/2007

Salarié SNCF, je ne fais pas la grève

Salarié SNCF depuis 6 ans. 1800 € net. 37h / sem. 28 jours de congés et 10 de RTT par an. Week-ends et jours fériés libres. Informaticien. Non syndiqué. Non gréviste. Pas droit à la 2nde classe.

1ERE remarque sur le terme de cheminot: je considère ce mot comme vieillot et ne correspondant plus à la réalité. Le personnel de la SNCF (entreprise et non administration) est composé de salariés. Ces salariés ne passent pas de concours (système de recrutement exclusivement réservé aux fonctionnaires) et signent un contrat de travail comme tout à chacun avec la possibilité de l'interrompre soit par une démission soit par un licenciement (c'est déjà arrivé).

2EME remarque sur le comité d'entreprise (CE): à la SNCF il n'y a pas qu'un CE mais plusieurs.  A savoir 1 par région (découpage propre à l'entreprise différent du découpage administratif) et d'autres pour ce que l'on appelle les directions centrales (entités non régionales). Il existe des disparités entre chaque CE, certains proposent moins d'activités ou de réductions ou de loisirs que d'autres.

3EME remarque sur les privilèges: sérieusement, vous croyez tout ce que l'on vous dit  Depuis que je suis entré dans l'entreprise, je les cherche encore…

4EME remarque sur la gratuité: sachez que rien n'est totalement gratuit dans la vie. La gratuité est réelle lorsque la réservation n'est pas obligatoire. Dans les autres cas, les TGV principalement, la gratuité est possible 8 trajets par an. A savoir qu'un aller/retour compte pour 2 trajets. Un trajet avec 1 changement, donc 2 trains, compte aussi pour 2 trajets. C'est vrai, on est exempté du prix du billet en lui-même mais pas de la réservation même minime. Ne dîtes pas que tout est TOTALEMENT gratuit, ce n'est pas vrai.

5EME remarque sur ce régime spécial: en ce qui me concerne, partir à 55 ans ne m'intéresse pas du tout, je n'aurais cotisé que 27 ans, et c'est pas les 3 ans travaillés avant qui vont compenser. Partir d'office m'inquiète quant à la suite de ma carrière: allez trouver un travail à cet âge… Moi aussi, j'ai le droit de réunir les conditions pour partir à la retraite même si ça se fera à 70 ans.

6EME remarque sur la pénibilité du travail: je ne suis pas concerné mais je peux témoigner car je connais un conducteur. Semaine décousue, dormir le jour, travailler la nuit, 3 enfants dont les vacances scolaires ne collent pas avec ces congés qu'il ne peut pas toujours prendre quand il le souhaite. Des voyageurs agressifs et certains malintentionnés aussi bien vis-à-vis de lui que du matériel. Il ne fait pas tout le temps grève car la famille est là pour lui rappeler qu'il ne vit pas seul. J'ajoute que ces jours de grève ne lui ont jamais été payés, conformément au droit du travail en vigueur (il n’était pas encore entré à la SNCF en 1995).

7EME remarque sur les jours de grève : juste pour vous dire qu'une journée de grève de 8h a pour conséquence une retenue de salaire de 24h. Ce qui fait qu'au bout d'environ 3 semaines, le salarié doit de l'argent à l'entreprise. Ca aussi, c'est une réalité. D'où la situation exceptionnelle de 1995, où la direction a dû soit étaler les retenues sur salaire soit ne pas compter tous les jours de grève comme des jours de grève pour ne pas que le salarié se retrouve dans une situation difficile.

8EME remarque sur la cause du problème : comprenez bien que le problème n'est pas la situation d'emploi actuellement mais la situation que va connaître le salarié SNCF à la retraite. Actuellement, si la réforme passe telle quelle, le montant va diminuer d'environ de 30% (exemple, pour moi cela représente entre 300 et 400 euros par mois en moins), et donc pour nombreux d'entre nous (qui sommes entrés entre 25 et 30 ans), une retraite brute équivalente au SMIC, sans complémentaire bien évidemment.

9EME remarque sur le service minimum: vous devez juste retenir que les grèves ne représentent que 2 à 3 % de l'ensemble des perturbations du trafic. Le reste c'est du problème matériel, des signales d'alarme injustifiés, des suicides, des arbres sur les voix, des occupations de voies par des éléments externes, des caténaires qui cèdent, du vandalisme, etc… La SNCF c'est plus de 14 000 trains par jour, donc une gestion du trafic rigoureuse. Même les futures compagnies privées attendues en 2010 devront aussi faire face aux aléas et impondérables.

10EME remarque sur les idées reçues : je désespère. Constamment se battre pour démentir toutes les rumeurs et les idées reçues qui circulent sans cesse sur le net ou dans les médias devient lassant. J'ai l'impression de me battre contre des fantômes. Ne les écoutez pas et contentez-vous de ne parler que de ce que vous connaissez.

11EME remarque sur les comparaisons hasardeuses: non, quand un gréviste se plaint de son travail, il ne veut pas dire qu'il est le seul à avoir un travail pénible, mais il est le seul à le faire remarquer. Quoique. Maintenant, les gendarmes, les pompiers ou les policiers commencent à parler et ils ont bien raison. Tout le monde a le droit de s'exprimer. Nous ne demandons pas de la pitié ni de la compassion mais un minimum de compréhension.

12EME remarque sur les revenus des dirigeants: le PDG de la SNCF, en l'occurrence Anne-Marie Idrac, perçoit environ 15 000 euros par mois, sans parachute, sans stock-options. Vous avouerez que l'on est loin des millions des autres dirigeants. Cette entreprise fait pourtant partie des plus grandes: le groupe SNCF est présent dans le monde, a un effectif important et le montant de son chiffre d'affaire se monte à plus de 20 milliards par an.

13EME remarque sur la dangerosité: certains avancent l'argument comme quoi il y a des métiers pénibles dus au climat et la mise en danger notamment. D'abord, le personnel qui intervient sur les voies quelque soit le temps n'a pas le luxe de pouvoir s'abriter des précipitations ou des températures. Deuxièmement, des salariés sont déjà morts dans l'exercice de leur fonction et ça c'est une réalité à ne pas négliger.

14EME sur l'entreprise: vous devez absolument franchir un cap en considérant que la SNCF n'est pas une administration mais bien une entreprise, certes dite "publique", mais à caractère industriel et commercial (EPIC). De ce fait, elle peut tout a fait développer sa compétitivité et sa rentabilité et réaliser sans rougir des bénéfices depuis 5 ans, et cela ne va pas s'arrêter maintenant. Pour ceux qui contestent ce fait, ils doivent savoir qu'il y une année où on nous a versé une prime exceptionnel sur les bénéfices, et au mois d'octobre, une 1ère partie de prime également pour les mêmes raisons, qui sera complétée en janvier lors de la confirmation des résultats.

15EME remarque sur la privatisation: oui, privatisons et l'on verra si les actionnaires, qui seront sûrement étrangers, vont perdre leurs dividendes dans la sécurité. Je vous conseille de vous préparer à voyager en cotte de mailles et des coussins gonflables des pieds à la tête ! N'oubliez pas également de bonnes chaussures de marche, le temps que la justice détermine les responsabilités en cas d'accident.

16EME remarque sur ma situation personnelle: étant en direction centrale, je ne peux récupérer des jours fériés qui tombent un dimanche, mes heures supplémentaires ne sont pas comptées et je ne suis pas cadre.

17EME remarque sur les finances: les seules ressources que perçoit la SNCF de l'Etat correspondent à une compensation de par la loi, pour combler le manque à gagner sur les tarifs sociaux. Cette compensation s'élève environ à 500 millions d'euros par an. Le reste n'est que idées reçues. Pas de subvention. De toute façon, l'Europe interdit cette pratique, l'Etat et l'entreprise seraient sanctionnés pour concurrence déloyale. Nos salaires sont entièrement payés par le chiffre d'affaire donc par les clients (vous, mais aussi des entreprises clientes). On ne vous doit rien et on n'a aucun compte à vous rendre sur la bonne santé financière de notre entreprise.

 
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